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Ezechiel Rao, le dernier dictateur

L'ascension d'un tyran comme Ezechiel Rao peut surprendre sur une planète aussi avancée que Canopus, où l'accès au savoir et à la culture semble universellement répandu, et où la société a atteint un haut degré de raffinement. Cette ascension surprend moins si l'on tient compte de la structure même de la société.

Comme on le sait, le peuple de Canopus accorde énormément d'importance à la culture et aux loisirs. Quand ils ne travaillent pas, les Canopiens passent beaucoup de temps sur le Réseau pour regarder des spectacles, écouter de la musique, avoir accès à des connaissances qu'ils téléchargent directement dans leur mémoire, jouer à des jeux, parier sur des compétitions diverses.

Les personnalités des médias et de l'entertainment ont par conséquent une importance considérable : les présentateurs, journalistes vedettes, acteurs, artistes divers, chanteurs. Ezechiel Rao fut l'un de ceux-là.

Né, comme le veut l'usage canopien, dans une matrice artificielle avec les noms de ses parents biologiques pour tout bagage, il grandit choyé dans une institution de luxe, avant d'être présenté à ses parents à l'âge de seize ans comme l'exige la coutume. C'est à partir de ce moment qu'il se lance dans la musique. Son style, fait d'un mélange de chants inuits anciens associés à des rythmes quaternaires du néo-rock du 22e siècle, fait rapidement fureur sur le Réseau, et Rao, qui se présente sous son seul patronyme, devient une véritable star. Adulé de tous, il est l'artiste le plus populaire de son époque et le plus riche.

Son apparence frêle et timide contraste avec une désinvolture profonde et un sens de la répartie cinglante qui font fureur dans les talk-shows. Il aime alors à se vêtir d'habits d'inspiration militaire. Etant donné son nouveau statut de symbole de la nation, les médias se livrent à une course à l'audience en l'invitant à donner son avis sur tous les sujets. Le public semble ne jamais s'en lasser.

C'est cette popularité extrême, qui dépasse de loin le champ musical, qui permet à Rao de mettre un pied dans la politique. Il faut savoir que, par l'intermédiaire du Réseau, les citoyens de Canopus donnent leur avis en permanence sur toutes sortes de sujets relevant de la gouvernance, pratiquant une forme de démocratie directe poussée à l'extrême. Des référendums ont lieu en permanence, au moins une fois par mois, souvent plusieurs fois par semaine, et les citoyens votent sur le Réseau. influencés plus ou moins par les édiles des différents partis qui s'efforcent de tirer à eux la couverture médiatique, pour imposer leurs idées et se faire réélire.

Rao leur paraît un moyen idéal d'attirer l'attention de citoyens souvent prompts à se désintéresser de sujets politiques plutôt austères (dans la plupart des cas le taux d'abstention dépasse les 80%). C'est pourquoi Rao, après avoir été sollicité par plusieurs partis, accepte de devenir le porte-parole de l'édile Chaoyang, leader d'un parti centriste. A partir de ce moment, Rao abandonne la musique pour se consacrer tout entier à la politique. Sa popularité ne s'atténue guère, cependant. D'autant que lui-même trouve bientôt son propre ton, fait essentiellement de démagogie à l'égard de la classe dominante.

Comme ses discours vont à l'encontre des autres forces politiques en présence, Rao crée son propre parti, nommé « Force Neuve ». Dans son programme, Force Neuve réclame essentiellement des mesures sévères à l'encontre des populations les plus pauvres, celles de la strate sociale la plus basse, qui occupent les bidonvilles des sous-sols. Bien que relativement peu nombreux sur cette planète riche, les pauvres sont une source d'inquiétude permanente pour les citoyens et les médias, prompts à s'indigner de la manière dégradante dont leurs enfants naissent et pulullent (c'est-à-dire de manière naturelle), et de la tendance qu'ont certains déshérités à sombrer dans la délinquance. Le programme de Rao propose de priver les pauvres du droit de posséder des implants pour se connecter au Réseau, et par là même, de voter. Il est même question de stériliser de force ceux qui ne travaillent pas. Il envisage également d'interdire l'immigration et d'imposer une taxe sur les marchandises entrantes depuis les autres planètes - alors même que Canopus est le principal exportateur dans le secteur de la Carène.

Ce programme brutal séduit une population indolente et vieillissante, gagnée par le désouvrement et l'angoisse de perdre ses privilèges. L'année suivante, Force Neuve est élu majoritaire au Parlement.

Les choses commencent très vite à mal tourner. Les premiers actes politiques de Rao consistent à limiter considérablement la démocratie directe et à se nommer lui-même président de la planète, ce qui constitue dans les deux cas une entorse à la Constitution locale. Des voix s'élèvent pour dénoncer ces abus, mais le peuple, trop occupé alors par des compétitions sportives d'envergure, ne s'en préoccupe guère.

Les mesures que Rao met en place pour renforcer son pouvoir sont installées petit à petit : il se sert de la connexion générale des citoyens au Réseau, par l'intermédiaire des implants, pour surveiller les conversations et même les pensées des individus et détecter ceux dont le comportement serait, soi-disant, dangereux pour la société. Une soldatesque nouvellement créée fait régner la terreur et de nombreuses arrestations arbitraires ont lieu. A partir de ce moment, le règne de Rao rappelle fortement les régimes totalitaires de la Terre des temps anciens.

Comme prévu, les pauvres sont d'abord privés de leurs droits civiques, mais pas de leurs implants, qui permettent de les surveiller. Tous sont stérilisés de force. Dans les dernières années du régime, ils seront purement et simplement massacrés : leurs bidonvilles seront gazés.

Dans un premier temps, Rao s'assure le soutien confortable des banques et des grosses entreprises canopiennes, qui voient en lui un moyen de conforter leurs revenus, d'autant que le tyran favorise largement les plus riches en faisant supporter presque tout l'impôt par les classes moyennes. Hélas pour Rao, même ces alliés importants vont déchanter au bout de vingt années de règne.

En effet, la folie mégalomane du dictateur est allée croissant. Il s'est déjà fait construire un palais fastueux de centaines de pièces, où des spectacles et des défilés militaires fastueux sont sans arrêt organisés à sa gloire. Mais de plus, Rao entreprend ni plus ni moins que la création d'une ultranef dédiée à son usage exclusivement privé, le « Reine d'Orion »... en plus des quatre ultranefs que Canopus entretenait déjà à grands frais à des fins commerciales. Non seulement les ultranefs sont les objets les plus coûteux (en temps, en énergie et en matières premières) que l'humanité ait jamais construits, mais Rao veut la sienne particulièrement vaste et luxueuse, reconstituant un écosystème à l'image d'une planète en miniature. Ce projet fou assèche le trésor public autrefois prospère de Canopus, et c'est pourquoi Rao met à contribution, de force, les banques et les grandes sociétés en annulant les dettes qu'il a contractées vis-à-vis d'elles. Les dirigeants de ces dernières, à l'abri de la surveillance d'état comme le permettaient leurs privilèges, décident de réagir.

La population, ils ne l'ignorent pas, est lasse et ne demanderait qu'à se révolter s'il n'y avait la crainte de la surveillance permanente du Réseau. Les hommes d'affaires canopiens demandent donc l'aide des planètes extérieures, notamment Déméter et Di Yu. Cinq ans plus tard, un commando d'espions réussit à s'infiltrer sur Canopus et à parasiter le Réseau avec un virus informatique d'un modèle inconnu. Pendant quelques heures, pour la première fois, le Réseau est coupé. Les citoyens, hébétés, sortent en masse de chez eux. Puis ils se reprennent bien vite et profitent de l'occasion, fonçant en masse vers le palais du tyran. Sous le nombre, même la garde est balayée. Rao échappe de peu au lynchage et n'a que le temps de fuir à bord du Reine d'Orion nouvellement construit.

Aujourd'hui, nul ne sait ce qu'est devenu Ezechiel Rao. On suppose que le Reine d'Orion a quitté depuis le secteur de la Carène et qu'il fait route vers une destination inconnue.

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